« Mahatma Ghandi anniversaire | Page d'accueil | commémoration esclavage 23/08/07 à 15h00 »

14.08.2007

CENSURE MEDIATIQUE AU MAROC

TELQUEL ET NICHANE CENSURES                   

 

 Après l'épisode des deux journalistes du quotidien arabophone « Al Watan » incarcérés (l'un a été libéré depuis) pour avoir révélé un rapport interne « secret défense » des services de surveillance du territoire sur la menace terroriste (1), début juillet, voici les deux magazines « frères », probablement les plus pertinents et/ou provocateurs du pays qui viennent d'être retirés de la vente au Maroc, ce samedi 4 août, suite à une décision surprise du premier Ministre, Driss Jettou.

Quels crimes ?

Les crimes des deux hebdomadaires ? Pour Nichane, il s'agirait  d'un manquement au respect dû à l'Islam et au roi, pour « des expressions contraires à la morale » sur la sexualité en Islam, pour Telquel, il s'agirait uniquement de : « Non respect dû au Roi ».

Ce n'est pas la première fois qu'Ahmed Réda Benchemsi, rédacteur de TelQuel et directeur de publication des deux hebdos a maille avec le Makhzen (2) pour ne pas dire, la Monarchie, déjà en 2006 une vive polémique et une condamnation judiciaire avait sérieusement ébranlée la rédaction de Nichane (3)…

Pourquoi le Maroc semble ces derniers temps épinglait une presse indépendante, certes parfois provocatrice  ? Qu'est ce que la provocation pour le Makhzen ? Traiter autrement le dossier : « Sahara Marocain »… faire des révélations sur la Monarchie ou critiquer le discours Royal, épingler l'armée Marocaine, insulter l'Islam, railler le Prophète…la Monarchie est-elle fragile à ce point ou désire t'elle seulement rappeler les règles de « bonne conduite » et de «déontologie» pour tous ?

Un code de la presse à double tranchant.

Le code de la presse (4) initié et bientôt voté par le gouvernement est vivement critiqué par les médias indépendants pour son ambiguïté et la possibilité qui est donnée à la justice, de poursuivre, d'incarcérer et d'emprisonner des journalistes sur des sujets « mal traités », jugés « sacrés ». On pense que le gouvernement tentera à l'avenir de contrôler cette presse dite « indépendante », qui n'a rien à envier à la provocation parfois bête et méchante de « Charlie Hebdo ».

  La presse marocaine est souvent considérée comme la plus libre du monde arabe et islamique, il est vrai que certains des articles publiés ici et là pourraient mener leurs auteurs à la prison à vie en Tunisie, Libye, Syrie, Arabie, cependant… Comparée à des pays où la liberté est inexistante n'est en soi pas si difficile, ni flatteur, la presse marocaine reste « libre » jusqu'à un certain point.

Tel Quel, le chantre du modernisme ? Un Mai 68 Marocain ?

L'hebdomadaire Tel Quel (5) et Nichane donne un coup de jeune depuis quelques années à une presse souvent fade, sans inspiration et tétanisée par le politiquement correct, alors les deux magazines détonnent malgré le côté provocateur, insolent, irrespectueux, choquant et parfois franchement borné à croire que l'équipe journalistique ne cherche qu'à se faire remarquer du pays, du gouvernement, du Roi, du monde…Soif de reconnaissance ? Volonté délibérée de jouer les martyrs ou soif de vérité?

La liberté appelle la responsabilité, mais qu'est ce qu'être responsable ? Chacun a ses propres limites. Doit-on ce censurer lorsqu'on possède une info pouvant mener le pays vers un risque d'implosion ? Doit-on s'auto-censurer ? Les journalistes sont-ils libres et au dessus des lois ? Non, bien évidemment, même aux Etats-Unis ou en Europe, les journalistes risquent d'être filés, mis sur écoute avec des pressions « politiques » et «économiques », voir l'incarcération pour des motifs liés trop souvent à « la défense du pays » ou « secret défense ».

Tel Quel est un hebdomadaire progressiste, laïciste pour ne pas dire athéiste, indépendant des partis politiques, résolument pro-Occidental, anti-religieux et désireux d'être un référent qui mènera le Maroc vers la modernité et la laïcité…L'islam, la Monarchie et la tradition sont considérés par le journal « satirique » comme des « stigmates », un passé à quitter au plus vite pour enfin devenir et être modernes…La modernité, parlons-en… pour Telquel, fumer, boire, danser à n'en plus finir sont des preuves évidentes de modernité…On croit rêver, à l'heure ou l'Europe lutte contre l'alcoolisme et le tabagisme passif. De plus, le journal est résolument politique, il n'est pas neutre, il s'engage subtilement, de façon indirecte à laïciser le pays, son idéal ? La laïcité à la française, en outre, il espère sans l'avouer, la fin de la Monarchie (?) ou sa marginalisation avec le désir de réduire l'Islam à une culture…poétique et sexuelle, d'où son impopularité chez la majorité des marocains et sa popularité chez la classe bourgeoise et bohème.

Le Maroc rêvé de Benchemsi c'est Marock (6), le film provocateur montrant une jeunesse bobo désoeuvrée qui vit la « liberté » en ne pensant qu'à s'amuser… en soi, un Woodstock ou Mai 68 remixé à la sauce Casaoui…Dommage, car si Mai 68 a permis de « libérer » la société d'un traditionalisme certain, il fût aussi le début de la fin, pour une jeunesse ou seule, la jouissance rapide et présente pouvait satisfaire des frustrations accumulées depuis des générations…de la révolte légitime, nous sommes passé à la consommation outrancière sans but, ni finalité. Réduire Tel Quel à ce modernisme simpliste serait idiot et malhonnête, Tel Quel est plus que cela,   son ton, ses articles et sa ligne éditoriale sont modernes dans le bon sens du terme ! Il impulse une nouvelle façon de faire de l'information, il analyse des faits de société de manière osée, il critique des vérités toutes faites, il déconstruit les versions officielles et l'histoire mythifiée du pays, il fait penser ou apprend aux citoyens lecteurs à penser d'eux-mêmes, loin du paternalisme ambiant. Tel Quel est complexe, difficile à saisir…Le Maroc en a grandement besoin, dans ce désert ou l'indigence intellectuelle finit de lobotomiser toute une population vers une information formatée.

Malgré son entêtement, jugé « subversif » par beaucoup, force est de reconnaître que l'hebdomadaire est souvent pertinent, il reste un aiguillon utile et même nécessaire dans un paysage médiatique morne, Oui, Tel Quel est moderne dans le bon sens du terme, non il ne désire pas faire vivre aux Marocains un Mai 68, mais plutôt la Movida Espagnol, cette libération des mœurs qui se traduisit par une mutation sociologique, économique et culturelle faite de plaisirs et des férias quelques années après le décès du général conservateur et totalitaire, Franco et l'installation définitive de la démocratie Ibère, sauvé par le Roi Juan Carlos d'un putsch militaire avorté qui fera date en 1981.  

Le Makhzen justicier ?

Retirer de la vente des magazines sans décision judiciaire est une défaite pour la liberté de presse, la démocratie, l'islam et le Maroc du 21 ème siècle, il ne fera le jeu que de ces nombreux adversaires internes et externes.

Tel Quel doit continuer, la place d'un journaliste ou d'un rédacteur en chef n'est pas dans un bureau de police à subir des interrogatoires humiliants. Les journalistes ne sont pas des criminels, même si certains estiment que le crime de lèse-majesté en est un ! Le débat d'idée doit primer face à la censure, sauf en cas de racismes, de diffamations ou de calomnies avérés.

A la justice de faire son travail, on a pourtant du mal à croire à l'indépendance d'une justice critiquée pour son « suivisme »…Quel juge osera lors du procès rendre un verdict opposé à celui du Makhzen ?

Les sujets dits « tabous » pourraient être instrumentalisés par le Makhzen et le gouvernement à des fins politiques ou pour régler des comptes. Les « tabous » sont encore trop nombreux, il risque de laisser le pays englué dans un no man's land floue faisant le jeu du Makhzen avec une menace à peine voilée sur la tête de chaque journaliste, syndicaliste, militant associatif ou citoyen lambda désireux de comprendre, d'avancer ou de critiquer.

Cette stratégie malheureuse du Makhzen ne donnera qu'une image peu reluisante du pays, cependant sa politique ultra-libérale, pro-Occidentale et sa lutte contre le terrorisme permet au Maroc quoi qu'il fasse de rester auprès des chancelleries Européennes et Américaine, un pays démocratique, libre et ami…Alors l'arrestation et/ou l'incarcération de quelques journalistes marocains indépendants, ne « réveillera» ni Paris, ni Washington, ni Bruxelles…

Anecdotique (?), l'inculpé Ahmed Réda Benchemsi comparaîtra le 24 août devant le tribunal de première instance de Casablanca, en état de liberté, a annoncé son avocat.

Mouedden Mohsin

0473.595.407

 

 

Note :

 

1)      http://moueddenmohsin.blogspirit.com/archive/2007/07/22/le-maroc-1er-billet.html

 

2)      Traduction Makhzen :

 

http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/article_jeune_afrique.asp?art_cle=LIN17043questnezhka0

 

«Il ne faut pas jouer avec l'eau, le feu, et le Makhzen », dit l'adage. Dans le parler courant des Marocains, on parle de Makhzen dès qu'il est question de pouvoir. Un pouvoir qui s'incarne parfaitement dans la personne de son représentant suprême, le roi.

 

3)       

 

En janvier 2007, deux journalistes de Nichane avaient été condamnés à trois ans de prison avec sursis et une amende de 80.000 dirhams (7.220 euros) pour avoir publié un dossier intitulé "Comment les Marocains rient de la religion, du sexe et de la politique". Ils avaient été condamnés pour "diffamation envers l'islam et la monarchie".

 

Communiqué de presse de « Nichane » en 2006 avant la condamnation : http://www.nichane.ma/communique/fr/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=13&Itemid=31

 

 

 

Voir vidéo :

 

http://www.neufstream.com/video/x14hgb_maroc-condamnation-de-nichane_news

 

 

 

4) http://www.bladi.net/11920-code-presse-maroc.html

 

 

 

5) http://www.telquel-online.com/

 

Cover d'un numéro non censuré :

 

http://www.telquel-online.com/280/index_280.shtml

 

 

 

6) bande annonce du film Marock : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18407828&cfilm=60727.html